DES RÊVES DANS LA MARGE

Écriture créative : Irrémédiablement

Il y a quelques temps, des professeurs de ma fac ont organisé un atelier d’écriture créative. Nous étions absolument libre d’y participer ou non, cet exercice ayant simplement pour but d’exercer notre plume, puis d’avoir un retour construit et non noté.

Comme tu peux t’en douter, j’ai choisi d’y participer, et aujourd’hui j’ai eu envie de te partager mon travail sans aucune prétention.

Mais d’abord je te donne les deux principales consignes :

  • Une nouvelle de 5 pages maximum (cela équivaut à 20 000 signes environ, police 12, interligne 1)
  • Un axe : « La fin dans le début »

Et sans plus attendre, voici ma production…



Irrémédiablement

Ça avait recommencé. Elle y avait cru cette fois, avait vraiment essayé de se contrôler, de ne pas y penser, de sourire et de prendre sur elle. Mais elles étaient revenues. Ces sensations d’étouffer, de suffoquer, de trouble de la vision. Cette impression, beaucoup trop réelle, de tomber.

Et personne, jamais, pour la rattraper.

Ça l’avait prise comme ça, sans prévenir. Quoique. Beaucoup de gens dans un espace réduit, trop de bruit, trop d’agitation et personne capable de voir, de sentir, de comprendre tout ce qu’elle voyait et ressentait.

Elle savait que c’était une mauvaise idée, elle n’aurait pas dû venir. Mais elle voyait bien dans leurs regards que ses proches commençaient à sérieusement s’inquiéter. Ils avaient peur pour elle. Elle avait peur aussi. Alors c’est en voulant effacer cette terrible pitié, cette affreuse compassion, qu’elle avait pris sur elle et dit « Ok ».

Le résultat ?  Elle fuyait. Pour changer. Elle fuyait en ce moment même, courant pour aller elle ne savait trop où. Elle poussa une porte et se retrouva dehors. C’était bien, dehors. En contournant le bâtiment elle aperçut un banc sous les arbres. S’y assit, remonta ses jambes sur sa poitrine, les entoura de ses bras, posa son menton sur ses genoux, ferma les yeux et reprit sa respiration. Doucement. En ne pensant à rien.

En réalité, on ne pouvait pas penser à rien, elle le savait. Ça ne l’empêchait pas d’essayer.

– Ça fait sept mois.

Deux-cent-trente-et-un jours, mais qui compte vraiment ?

Elle l’avait entendu arriver, puis s’assoir à côté d’elle. Elle n’avait pas bougé.

Il reprit :

– II va falloir que tu en parles, tu sais ? A un moment donné. (Elle ne répondit pas.) Pas forcément à nous si c’est trop dur, mais à quelqu’un, n’importe qui. (Il attendit.) En fait, à ce stade, je crois que même Simba ferait l’affaire ! (Ça ne la fit pas rire. Pourtant ça marchait d’habitude.) Ou écrire sinon. Il paraît que ça marche aussi.

– Je savais pas que t’avais eu ta licence de psycho.

Elle avait cédé et ouvert les yeux. C’était la fin juin, en soirée. Il faisait agréablement chaud, mais pas trop. Et le ciel était splendide. C’était la première chose qu’elle s’était dite en ouvrant les yeux. Le crépuscule était là, et avec lui les nuages s’étaient parés de pastels. Des oranges, des violets et des roses se fondaient les uns dans les autres pour créer des dégradés assez spectaculaires. Et romantiques à souhait.

Elle n’avait pas voulu être froide ou cassante, mais lui faire comprendre qu’elle n’était pas d’humeur. Elle ne l’était jamais.

– En fait j’osais pas te le dire. Trop peur de ta réaction. Content que tu le prennes bien.

Elle sourit. Un peu.

Personne ne parla pendant un temps. Ils regardaient le ciel mouvant.

– J’ai mal aussi, tu sais. Il me manque. Tout le temps.

– Je sais.

Elle avait murmuré, incapable de parler plus fort. Il reprit :

– Il me manque quand j’ai personne pour jouer à FIFA, il me manque quand je m’engueule avec O. et que je peux pas lui dire, il me manque quand Charli apprend un nouveau mot et que je me rends compte qu’il ne l’entendra jamais. D’ailleurs il lui manque à lui aussi, ça se sent. C’est dingue tout ce que comprend ce gamin.

La lune était apparue dans le ciel qui avait maintenant des teintes bleutées et grisées. Le temps s’assombrissait tout doucement.

– Je sais pas comment tu fais. C’était ton meilleur ami. Et je sais que ça t’a détruit. Mais il était quoi pour moi ? Pas grand-chose quand on y pense.

– Arrête. Tu n’as pas à culpabiliser pour ce que tu ressens. Et il était bien plus que pas grand-chose. On le sait très bien toi et moi.

Elle renifla mais ne dit rien. Ils ne bougèrent pas.

– Je vais pas y arriver. J’ai essayé, tu sais. J’ai vraiment essayé. Mais j’y arrive pas, je peux pas. Je me souviens pas la dernière fois où j’ai dormi plus de deux heures d’affilée. Je veux plus m’endormir parce que je fais des cauchemars dès que je ferme les yeux. Mais c’est pas ça le pire. Le pire c’est le matin, durant les quatre ou cinq secondes où tu ne dors plus mais que tu n’es pas vraiment réveillé non plus, ce moment où tu flottes. Et là tout redevient normal, la vie est belle. Et puis j’ouvre les yeux. J’ouvre les yeux et je me souviens de tout. C’est comme revivre les sept derniers mois en un accéléré de trois secondes. Tous les matins. Encore et encore.

« Et j’arrive plus à sourire et à dire que ça va, comme au début. Mais le plus drôle dans tout ça c’est qu’apparemment je suis bonne comédienne parce que la plupart des gens, mes parents y compris, croient que je vais bien. Je sais que c’est terrible à dire mais en fait je crois que c’était plus facile au début. De faire semblant je veux dire. De se dire tous les jours que ça va aller, que ça finira par passer. Mais attention, spoiler : ça passe pas. Alors on fait comment, hein ? On est censé apprendre à vivre avec ce froid glacial et constant qui circule à travers nos os ? On doit s’habituer à ce trou dans notre poitrine qui grandit, chaque jour un peu plus ? Parce que le mien est tellement large qu’il va finir par devenir moi et je vais tomber dedans. C’est certain.

« Oh, et tu sais pas la dernière ? J’entends des voix maintenant. A chaque fois que je suis dans un de ces couloirs, y’en a toujours un qui a sa voix. Ça ne dure qu’une seconde, mais c’est assez pour que j’ai le réflexe de me retourner. Et bien sûr que c’était pas sa voix. Tu peux m’appeler Jeanne d’Arc, je t’en voudrais pas.

Sa voix avait déraillé depuis longtemps, mais elle avait continué, de plus en plus véhémente. Son menton avait commencé à trembler, puis les larmes à couler. Elle n’avait pas tenté de les essuyer. Ça faisait un moment déjà qu’elle avait dépassé ce stade.

Lui n’avait pas bougé de toute la durée de son discours, n’avait rien dit. On aurait presque pu croire qu’il dormait. En réalité, il tremblait aussi. De douleur, de rage et de ce sentiment d’injustice qui, il le savait, les traversait tous les deux à cet instant.

Mais il continuait de se taire, voulant être tout à fait certain qu’elle avait terminé. Ce n’était pas le cas.

– J’suis tellement en colère !

– Contre qui ?

– L’univers !

Il sourit.

– Pareil. L’univers est une belle garce.

Elle acquiesça.

Le ciel était presque noir à présent. Les dernières traces de bleu foncé faisaient encore de la résistance, espérant toujours pouvoir remporter la bataille. Ils auraient bientôt perdu. Comme chaque soir. Irrémédiablement.

L’univers pouvait avoir ses beaux côtés, aussi.

– J’ai peur pour toi.

Elle ferma les yeux.

– Il faut pas.

– T’es gentille de me dire ça !  Y faut pas ! (Il riait jaune.) J’y peux rien, tu me fais peur. Tu me dis que tu peux plus et que tu vas tomber dans des trous. Et je dois pas m’inquiéter ?

– Non. C’était métaphorique. Je vais nulle part.

– Vraiment ?

– Oui.

– Vraiment ?

– Oui ! Ce que tu peux être chiant quand tu t’y mets !

Il la regarda dans les yeux. Longtemps. Sérieusement. Elle ne broncha pas.

Il parut satisfait de ce qu’il y vit. Prit une grande inspiration.

– Tu sais bien que les sous-entendus et moi ça a toujours fait quatre.

– Quinze plutôt !

– Oh ça va ! Et de ton tact et de ta finesse, on en parle ?

Elle rit. Ça faisait presque vrai.

C’est lui qui reprit :

– Et maintenant ? On fait quoi ?

– J’en sais rien.

Son murmure avait été à peine perceptible.

Il prit une grande et longue inspiration, se leva, se planta devant elle et lui tendit la main. Elle la fixa.

– On y retourne ?

Elle savait très bien qu’il ne parlait pas vraiment de l’endroit qu’ils avaient quitté (il n’était pas si mauvais que ça en sous-entendus), mais d’un truc bien plus métaphysique qui s’écrivait en trois lettres. La V-I-E.

Pour elle, la véritable question à se poser était : voulait-elle rester là ?

Elle prit sa main.

Leva les yeux.

Cet entre-deux qu’était le crépuscule, cette fin dans le début, s’était achevé. Terminé. Le jour avait finalement cédé sa place à la nuit.



Comme tu vois, ça n’a rien de révolutionnaire, mais c’est de moi, alors j’en suis plutôt fière !

Je ne sais pas si la fac organisera une autre édition d’écriture créative, mais si tu apprécie ce type d’article, pourquoi pas t’en proposer d’autres…

A toi de me dire !

En tout cas, j’espère que cet écrit aura su te divertir quelques minutes.

A bientôt pour de nouveaux articles !

Amandine Stuart

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