DES RÊVES DANS LA MARGE

Sophie Jomain, Quand la nuit devient jour

Résumé de l’éditeur

« On m’a demandé un jour de définir ma douleur. Je sais dire ce que je ressens lorsque je m’enfonce une épine dans le pied, décrire l’échauffement d’une brûlure, parler des nœuds dans mon estomac quand j’ai trop mangé, de l’élancement lancinant d’une carie, mais je suis incapable d’expliquer ce qui me ronge de l’intérieur et qui me fait mal au-delà de toute souffrance que je connais déjà.

La dépression. Ma faiblesse.

Le combat que je mène contre moi-même est sans fin, et personne n’est en mesure de m’aider. Dieu, la science, la médecine, même l’amour des miens a échoué. Ils m’ont perdue. Sans doute depuis le début.

J’ai vingt-neuf ans, je m’appelle Camille, je suis franco-belge, et je vais mourir dans trois mois. Le 6 avril 2016.

Par euthanasie volontaire assistée. »

J’ai lu

Fiche technique

Titre Quand la nuit devient jour

Autrice : Sophie Jomain

Édition – Collection : J’ai lu – Littérature française

Nombre de page : 254

Date de parution : 10.01.2018

Âge : À partir de 17 ans

Prix : 6.70€

Mon avis

Entre Sophie Jomain et moi, ça n’a jamais été une grande histoire d’amitié. Je n’ai pas aimé la plupart de ses romans, même les plus appréciés. J’ai d’ailleurs abandonné Les Étoiles de Noss Head et Felicity Atcock en cours de route.

Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours persisté avec cette autrice, me disant qu’il y avait forcément quelque chose dans son répertoire qui serait fait pour moi. Et je sais maintenant que ce « quelque chose » s’appelle Quand la nuit devient jour.

J’avais bien sûr beaucoup entendu parler de ce roman, mais toutes les critiques que j’ai pu entendre disaient qu’il était difficile -émotionnellement parlant-, et qu’il y avait certaines choses à revoir. Et étant donné que le sujet dont il traite m’intéresse beaucoup, j’avais très peur d’être déçue en voyant que la promesse n’était pas tenue.

Mais comme le meilleur moyen de se faire une opinion reste de tester par soi-même, je me suis enfin lancé !

Et voici ce que ça a donné !

En général

Un sujet difficile mais nécessaire

Tu seras certainement d’accord avec moi pour dire que le suicide assisté n’est pas une notion que l’on croise souvent en littérature. Et pourtant, ne fait-il pas partie de notre actualité ? Le débat public s’en empare de plus en plus et tout le monde à son avis sur la question. Mais je trouve que l’on ne prend que trop rarement la peine d’en parler vraiment, de s’intéresser au fond du sujet. Alors que c’est tout de même de notre fin de vie, de notre mort dont il est question. Ça nous regarde directement. Sauf que voilà : C’est effrayant de se dire qu’on est en train d’orchestrer une telle chose comme on préparerait une naissance. On pense que c’est morbide, glauque, et déprimant. Alors on préfère ne pas y penser.

C’est précisément pour ça que je trouve que Sophie Jomain a fait un travail et un acte courageux en remettant ce livre entre nos mains. En s’armant de sa plume, elle a défendu notre droit de mourir comme on l’entend.

Et pour cela, elle ne joue pas seulement sur notre corde sensible, sur nos émotions ou notre affect. Elle se base aussi beaucoup sur toute la partie médicale de ce parcours qu’est l’euthanasie. Ainsi, sans entrer dans un jargon incompréhensible, elle nous offre un vrai respect et des explications claires sur les procédures médicales qu’exige cette démarche. Quelles en sont les nombreuses étapes, réglées comme du papier à musique et strictes d’un point de vue administratif et judiciaire ?

Autre point qui prouve que ce livre en lui-même est courageux, c’est le choix de la maladie dont souffre Camille. Pourquoi avoir choisi la dépression plutôt qu’une maladie chronique ou dégénérative ? C’était la question qui me taraudait le plus avant de commencer ma lecture. Parce que la dépression n’est pas une fatalité, n’est-ce pas ? Sauf que…

La mort comme exhausteur de vie

C’est peut-être ce qui va sembler incompréhensible à certaines personnes, mais Quand la nuit devient jour est une véritable ode sur la vie qui transcende la mort. À travers le prisme des derniers instants, on ressent en même temps que le personnage cette quasi-urgence à vivre comme on l’entend. Parce qu’après tout ce sera bientôt fini, alors pourquoi reculer, pourquoi avoir peur du jugement ou de la honte ?

Nous sommes témoins du véritable sentiment de libération qui traverse Camille au fur et à mesure que l’échéance approche, et je me suis sentie tout aussi apaisée qu’elle.

Pour autant, tout ce fond de « joie de vivre » n’enlève en rien au fait que le mal et la douleur ne cessent de ronger Camille. C’est constant et violent. Presque insoutenable même pour nous, lecteurs.

C’est pour ça que ce livre est donc autant un manifeste sur la vie que sur la mort, parce que ces deux notions sont intrinsèquement liées, l’une ne peut pas exister sans l’autre, l’une n’a aucun intérêt sans l’autre, et vice-versa. Je pense qu’une fois que l’on a compris ça, on a compris l’essentiel du message du roman.

Une histoire fictionnelle

En effet, il ne faut pas oublier que malgré le côté « manifeste » de Quand la nuit devient jour, il est extrêmement peu probable que certains points importants de l’histoire se réalisent dans la vraie vie. C’est même parfaitement impossible, si tu veux mon avis.

Je ne peux pas t’en dire plus sur ces fameuses « parties impossibles » parce que je considère que ce serait un spoiler. En revanche, je peux te dire que ça m’a désarçonné. Je me disais que ça retirait une partie de l’authenticité du roman et une partie du sérieux du propos. Mais j’ai fini par comprendre qu’il fallait aussi, pour le déroulement narratif, apporter un peu de légèreté à cette histoire. Et puis, je ne vais pas mentir, à plusieurs reprises j’ai apprécié qu’elle prenne un tel tournant. Mais je ne suis toujours pas persuadé que c’était vraiment nécessaire…

Bref, tu le vois : Je ne sais toujours pas quoi en penser !

C’est pour ça que, pour un coup de cœur, la note que j’ai donnée au roman n’est pas très élevée (17/20). Mais cette note ne reflète pas tant l’attachement personnel que j’éprouve pour lui, que ma capacité à juger cette histoire de manière impartiale. Oui, c’est un vrai coup de cœur, mais je suis tout à fait capable de reconnaître qu’il n’est pas parfait.

Catalyseur d’émotions

Mais même si des imperfections sont présentes, cela n’enlève rien au fait que cette histoire ne pourra pas te laisser de marbre. Impossible.

Durant les deux jours qu’a duré ma lecture, je n’ai rien pu faire d’autre que… lire, justement ! Il fallait que je sache la fin, que je connaisse le fin mot de cette histoire, si Sophie Jomain allait oser aller jusqu’au bout de son pari.

Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir beaucoup d’empathie pour Camille. J’aurais voulu me glisser entre les pages pour pouvoir lui dire que j’étais là, avec elle, que ça allait aller, que je la comprenais. Parce que si dans le résumé de l’éditeur (et au début du roman) elle peut paraître assez froide et distante, on apprend à la découvrir au fur et à mesure que l’histoire avance, et elle finit par devenir terriblement humaine. C’est du fait de notre attachement envers elle qui augmente de plus en plus que Quand la nuit devient jour se transforme en un récit des plus touchants.

Et au milieu de toute cette noirceur difficile à supporter, il y a Peeters. Ah, ce cher Dr Peeters ! C’est la touche d’humour qui fait du bien et qui illumine le récit. Ce personnage est primordial ici. Non seulement parce qu’il incarne la figure accompagnatrice présente dans tous processus de mort assistée, mais aussi et surtout parce qu’il représente le « vrai bon médecin », celui que l’on rêverait tous de rencontrer un jour. De bien des manières, il m’a fait penser à la description et la démonstration qui sont faites dans Le Chœur des femmes de Martin Winckler, un autre magnifique coup de cœur.

Bon, comme tu dois t’en douter, pleurer était prévisible. Mais j’avais plus ou moins réussi à l’éviter… jusqu’à ce qu’arrivent les dernières pages ! Je préfère ne pas m’étendre sur l’état dans lequel j’étais en refermant le roman, sache juste que ce n’était pas beau à voir. C’est simplement que la fin m’a beaucoup surprise – mais certainement pas dans le sens où tu l’entends. Bref, tout ça pour dire que Quand la nuit devient jour m’a laissé dans un état de chamboulement total et intense plusieurs jours après l’avoir refermé.

La fin du roman : Spoilers !

Cette partie, c’est mon moyen de discuter d’éléments avec toi sans pour autant que certains lecteurs soient spoilés par inadvertance. Alors je t’explique comment ça va se passer : je vais écrire en blanc sur blanc entre deux flèches, comme ça si tu veux lire tu n’auras qu’à sélectionner le texte pour qu’il apparaisse blanc sur noir, et, comme ça, il n’y a aucun risque pour les lecteurs innocents qui passent par-là !

Donc : tu ne dois lire cette partie que si tu as déjà lu et terminé Quand la nuit devient jour ! À moins que tu ne tiennes absolument à te faire spoiler…

Mon avis sur la fin de Quand la nuit devient jour de Sophie Jomain :

C’est un fait : Je n’aime pas les fins ouvertes. J’ai toujours pensé que c’était un manque d’engagement, de prise de position, envers sa propre histoire.

Mais là, je ne sais pas si je la déteste autant que les autres.

Certes, je suis en train de sérieusement penser à écrire à Sophie Jomain pour lui demander « qu’elle est la vraie fin, celle qu’elle a imaginé dans sa tête », tout en sachant qu’elle ne me répondrait certainement pas parce que des centaines de personnes ont déjà dû lui poser cette question. J’aurais l’impression d’être comme Hazel dans Nos étoiles contraires, ce qui serait vraiment horrible.

Enfin, je crois que d’une certaine façon, je comprends ce choix de non-fin. Parce que moi-même, je n’arrive pas à savoir quelle version j’aurais préféré : que Peeters arrive à temps pour tout arrêter, ou que Camille obtienne ce pour quoi elle se bat depuis si longtemps ? Vraiment, je ne sais pas. Parce que d’un côté, si la fiction gagnait, ce serait vraiment décevant ; mais de l’autre, ça le serait tout autant si l’amour véritable ne remportait pas la bataille… C’est un choix par défaut, celui qui dit que le mieux est l’ennemi du bien. Et là, en l’occurrence, je ne sais pas ce qui aurait été préférable entre le mieux et le bien.

Bref, j’ai affreusement besoin de ton avis sur le sujet ! Quelle est ta version de la fin ? Ou du moins, laquelle aurait été préférable selon toi ?

En bref

En bref, Quand la nuit devient jour de Sophie Jomain est un récit courageux et engagé, qui dépeint, à travers le profond mal-être d’une jeune femme, le processus vers la mort que l’on a choisi. Et malgré un apport de fictionnalité qui a ses avantages, mais aussi ses inconvénients ; ce récit reste nécessaire pour appréhender notre actualité, tout en émotions bouleversantes.

Ma note

Les 5 citations

Avant de commencer un nouveau livre qui m’intéresse j’aime aller checker quelques citations pour voir si le style d’écriture me plait. Voici donc cinq citations (toujours garanties 100% sans spoilers, évidemment !). Libre à toi de les lire ou pas, suivant si tu aimes bien savoir dans quoi tu t’engages ou si tu veux garder le total plaisir de la surprise.

La mort se lie au repos et rend les gens plus beaux, les montre tels qu’ils sont, sans artifices ni mensonges.

SOPHIE JOMAIN, QUAND LA NUIT DEVIENT JOUR

Puis de nouveau le silence. Le recueillement. La méditation traîne avec elle les souvenirs, les regrets, les « plus jamais ». Mais surtout, surtout, la paix, la délivrance, l’incroyable certitude que la bataille est terminée, que les souffrances se sont envolées. Oh oui… la paix.

SOPHIE JOMAIN, QUAND LA NUIT DEVIENT JOUR

Le Dr Peeters reste silencieux. Il ne réfléchit pas à ce que je suis en train de dire, il compatit. Et ça fait toute la différence.

Je ne sais pas comment j’en suis venue à lui raconter ce que j’ai vécu hier soir, je n’avais pas l’intention de le faire en entrant dans son bureau. Il ne m’a rien demandé. Même pas comment j’allais. Je crois que la réponse s’est vue sur mon visage, à travers la transparence de mon teint et les cernes qui creusent mes pommettes. Mes traits sont tirés. Je suis incapable de sourire. Je n’ai rien mangé depuis vingt-quatre heures. Rien bu depuis presque autant. Et je parle depuis plus d’une heure. Lui, les seuls mots qu’il a prononcés sont « Asseyez-vous, je vous en prie ».

Je baisse la tête et me presse l’arête du nez. Je suis fourbue, j’ai mal partout.

– Debout.

Je lève les yeux sur le Dr Peeters, il campe déjà sur ses pieds et attend que je fasse de même.

– Mettez-vous debout, mademoiselle Duclercq, et venez avec moi.

Il se dirige vers la porte, alors j’obtempère, incertaine.

– Pour aller où ?

– Régler les problèmes un à un.

Je hausse les sourcils.

– Régler les problèmes un à un ?

Il se positionne dans l’encadrement et m’invite à le rejoindre d’un geste de la main.

– Nous allons commencer par vous nourrir, car vous avez l’air d’être déjà morte, et je n’ai rien d’un thanatopracteur.

Je suis sidérée. Est-il possible qu’un psychiatre s’adresse ainsi à son patient ?

– On y va ? ajoute-t-il avec un sourire que j’ai bien du mal à interpréter.

Sophie Jomain, Quand la nuit devient jour

– Les baskets ne sont pas en cause, mais oui, il serait sans doute préférable que vous ne sortiez plus seule.

– Et me cantonner au domaine de la clinique ?

C’est hors de question. J’ai choisi de mettre fin à mes jours, certes, rien d’autre n’a vraiment d’importance – c’est du moins ce que penseraient la plupart des gens -, mais être libre de mourir comme on le souhaite, c’est aussi être libre de vivre comme on l’entend.

SOPHIE JOMAIN, QUAND LA NUIT DEVIENT JOUR

Je vois dans son regard combien elle est triste, combien elle aimerait qu’il en soit autrement, et combien elle pense, malgré tout, que l’espoir subsiste, et je sais exactement pourquoi. Je suis encore jeune, les gens ne tolèrent pas que la mort reçoive une vie en cadeau, elle qui passe son temps à les voler. Personne ne veut croire qu’on ne peut rien faire contre la maladie, à plus forte raison s’il s’agit de la dépression. Mais moi, je compte les jours.

– Les maladies incurables sont généralement visibles à la longue, mais la mienne est sournoise. Elle se cache et donne l’illusion de ne pas exister. Elle est pourtant bien là, chaque jour, chaque nuit. Elle court dans mes veines comme un poison et insuffle à mes poumons un air irrespirable.

Je ris cyniquement, ce qui ne fait que nourrir le désarroi de Brigitte.

– Ça ressemble à une réplique d’une pièce de Shakespeare.

SOPHIE JOMAIN, QUAND LA NUIT DEVIENT JOUR

Le mot de la fin

Merci d’avoir lu cet article qui me tient vraiment à cœur, tout comme le livre dont il traite.

Est-ce que tu l’as lu ? Il te fait envie ? Qu’en as-tu pensé ?… Je veux TOUT savoir !

À bientôt pour un nouvel article,

Amandine Stuart

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