DES RÊVES DANS LA MARGE

Virginia Woolf, Une chambre à soi

Résumé de l’éditeur

« Une femme, pour être en mesure d’écrire, doit avoir de l’argent et une chambre à elle ; et cela, comme vous allez le voir, ne résout en rien le grand problème de ce qu’est la vraie nature de la femme et la vraie nature de la littérature. »

Virginia Woolf interroge dans cet essai incontournable toutes les constructions historiques, économiques et sociales qui, au fil des siècles, ont empêché les femmes d’écrire, de penser et de créer avec la même liberté que les hommes. Avec un regard volontairement impertinent et résolument moderne, elle mène une réflexion remarquable sur « les femmes et la littérature », et nous livre un texte féministe intemporel et nécessaire.

Traduction et notes de Sophie Chiari.

Préface de Lauren Bastide.

Le Livre de Poche

Fiche technique

Titre Une chambre à soi

Autrice : Virginia Woolf

Édition – Collection : Le Livre de Poche – Biblio

Genre : Essai

Nombre de page : 216

Date de parution : 09.09.2020

Âge : À partir de 16 ans

Prix : 6.90€

Mon avis

Au cours du mois de mars dernier, nous avons vu beaucoup de références, d’évènements et de rééditions autour des œuvres de Virginia Woolf. Et pour cause, le 28 mars commémorait l’anniversaire des 80 ans de sa disparition.

Je pense que je n’ai pas besoin de t’expliquer qui est Virginia Woolf, cette éminente autrice anglaise du début du XX° siècle notamment connu pour le roman Mrs Dalloway et l’essai féministe Une chambre à soi.

J’entendais parler de ce dernier depuis des années, en me disant qu’il faudrait vraiment que je le lise… Sans jamais prendre le temps de le faire. Et puis cet anniversaire me l’a remis en tête, alors que je cherchais une petite lecture pour clôturer mon mois de mars. Je l’ai acheté sur ma liseuse sans vraiment réfléchir, sur un coup de tête. C’était le moment ou jamais, d’autant qu’il enrichirait ma culture littéraire pour la fac, de plus je n’avais jamais entendu d’avis négatif dessus.

Alors, même s’il n’y a pas de surprise puisque tu as vu dans quoi était classé cet article, je te dis tout de suite ce que j’ai retenu de ma découverte d’Une chambre à soi de Virginia Woolf !

En général

Est-ce que parfois il t’arrive en lisant un livre de te dire : « Cette œuvre va changer ma vie » ? Tout à coup, tu te rends compte que tu es en train de vivre un tournant, quelque chose d’énorme qui fera que rien ne sera plus jamais comme avant. C’est si impactant, limpide, submergeant qu’il n’y a aucun doute possible. J’espère sincèrement que tu as déjà vécu cette expérience parce que je crois qu’il faut le vivre pour le comprendre. Toi qui me lis et qui te dis que j’exagère et que je suis un peu fada, on en reparlera. Bref, c’est exactement ce qui s’est passé pour moi à la lecture d’Une chambre à soi et c’est aussi ce qui fait que je l’ai classé en coup de coeur, c’est justement parce qu’il m’a donné de vrais coups au coeur.

Et je crois que ça a commencé dès la préface. Je vais être honnête avec toi : d’habitude je ne lis jamais les préfaces (sauf quand un prof dit explicitement qu’il faut le faire). Pour moi, elles sont un peu endormantes et inutiles, alors je préfère directement entrer dans le vif du sujet. Je ne sais pas ce qui s’est passé ce jour-là, peut-être que j’ai vu qu’elle était courte (7 pages), peut-être que le nom de Lauren Bastide me disait quelque chose, et peut-être que les premiers mots m’ont accroché… En tout cas, je l’ai lue.

Lauren Bastide, autrice de la préface d’Une chambre à soi de Virginia Woolf au Livre de Poche (édition 2020)

Et j’ai immédiatement été touchée, remuée et happée par la manière dont Lauren Bastide s’adressait directement à Virginia Woolf, avec à la fois beaucoup de mansuétude et de respect, mais aussi détente, bienveillance et sincérité totale. Un peu comme si elle écrivait une lettre à une amie un peu âgée. C’était extrêmement élégant, on ne peut plus dans l’air du temps, avec une dimension très intime qui m’a permis d’entrer sans problème dans cet échange et d’en devenir actrice d’une certaine manière. Moi qui ne connaissais absolument rien de la vie de Virginia Woolf, j’ai beaucoup apprécié la façon que Lauren Bastide avait de nous donner des clefs personnelles pour mieux appréhender l’œuvre. Bref, cette préface fut le préambule, l’introduction, dont j’avais besoin pour entrer dans Une chambre à soi avec l’état d’esprit qu’il fallait.

Je ne résiste pas à te donner le premier paragraphe de cette préface, histoire que tu es un aperçu de ce qu’elle est :

Virginia, je m’adresse à toi pour me donner du courage, car voilà plusieurs semaines que je procrastine à l’heure de rédiger ce texte qu’on m’a demandé : la préface de ta Chambre à soi. Tu goûterais sûrement l’ironie des circonstances dans lesquelles je t’écris. Une pandémie s’est déclarée dans le monde d’où je te parle, une épidémie globale, similaire à celle que tu connus de ton temps, en 1918-1919 : la grippe espagnole. Selon ton journal, tu en as toi-même été atteinte. On dit même que ton héroïne Mrs Dalloway (1925), que tu décris comme « pâle depuis sa maladie », était une survivante de ce virus. Cette fois-ci, le virus s’appelle Covid-19. Comme il y a cent deux ans, le monde s’est arrêté, le mot confinement s’est imposé dans notre vocabulaire, le combat féministe a été mis entre parenthèses – comme alors celui de tes amis les suffragettes – et les femmes, mères, institutrices, infirmières, vendeuses, caissières, chargées d’hygiènes, de soin, d’entretien se sont retrouvées en première ligne, en échange d’un maigre salaire et d’une faible reconnaissance – car figure-toi que dans mon monde on estime encore qu’il est « naturel » pour une femme de prendre soin des autres. Je ne devrais pas te dire cela. Je sais que cela va te contrarier. Et puis cela fait monter en moi la colère. « Elle écrit rageusement quand elle devrait écrire calmement », écris-tu (p. 132) au sujet de Charlotte Brontë composant Jane Eyre. Je suis au regret de t’annoncer, Virginia, que nous sommes en 2020 et que j’écris toujours rageusement.

Lauren Bastide dans la préface d’Une chambre à soi de Virginia Woolf

À méditer…

J’ai dit plus haut que j’avais mis un certain temps avant de me lancer dans Une chambre à soi, et je crois (je suis même persuadée) que j’avais une certaine réticence à lire un essai. Je trouve que ce mot, et que le genre de la non-fiction en général, fait peur. Il connote ce qui se rapporte à l’érudition, et donc à quelque chose qui ne serait pas accessible à tous. Une chambre à soi fut donc ma première expérience du genre, et je dois dire que je ne me suis presque pas aperçue de cette différence !

Virginia Woolf choisit une forme narrative pour soutenir ses arguments et nous raconte le chemin, intellectuel mais aussi physique, qu’elle a dû emprunter pour arriver à sa conclusion. De sorte que ce livre se lit très vite et de manière très fluide. Je n’ai pas spécialement ressenti de longueur ou de lassitude à la lecture – bien au contraire ! Les pages se tournaient toutes seules ! Le vocabulaire ou les arguments n’ont rien de pompeux ou d’incompréhensibles, ce qui facilite encore une fois la lecture d’Une chambre à soi.

Mais je m’emballe et me rends compte que je ne t’ai toujours pas parlé du fond du sujet ! Une chambre à soi, c’est quoi ? Tout simplement le résultat de conférences que Virginia Woolf a donné en octobre 1928 dans deux universités pour femmes de Cambridge, Newnham College et Girton College, et qui avaient pour sujet « Les femmes et la littérature ». Et s’il est vrai que l’autrice traite beaucoup de la littérature anglaise passée et présente (de façon magnifique), c’est en réalité un sujet beaucoup plus large auquel elle s’attèle : celui de la domination des hommes sur les femmes, de la société patriarcale qui est en place depuis des siècles, de pourquoi et comment tout cela a commencé et évolué, de ce que nous -les femmes- pourrions faire pour retrouver notre liberté.

Newnham College, à Cambridge. Là où Virginia Woolf donna une des deux conférences qui donna naissance à Un chambre à soi.

Une chambre à soi est un véritable écrit féministe, révolutionnaire, sans concession, et qui embrasse un problème que nous vivons depuis toujours. Virginia Woolf est toujours dans le bon ton : irrévérencieuse, drôle, piquante, juste, moqueuse, jamais incendiaire ou vulgaire. Et tu veux savoir ce que j’ai trouvé le plus saisissant ? Cette œuvre a été écrite en 1928, il y a 93 ans ! Mais elle est toujours d’une actualité folle dont tu ne pourras prendre la mesure qu’en te plongeant dans le récit. Je te promets que tu n’imagines pas à quel point j’ai eu l’impression de lire quelque chose qui avait été écrit la semaine dernière.

Je ne me suis jamais considérée comme une personne extrêmement râleuse et dénonciatrice. Bien sûr, je m’insurgeais contre les problématiques mises en lumière ces dernières années : manques d’égalité entre les hommes et les femmes, agressions et abus sexuels, féminicides, inégalités des salaires, misogynies, … Mais je ne me considérais pas vraiment légitime pour en parler parce que je n’avais pas été victime de l’un de ces faits.

Et puis Virginia est arrivée. Et là, je me suis pris un tel coup que je ne m’en suis toujours pas remise – et je crois que je ne m’en remettrai jamais. Ce fut une véritable illumination. Alors que je n’avais absolument pas conscience d’être dans le noir le plus total. Virginia a additionné A et B et m’a montré de manière inattaquable et limpide que j’étais totalement inculte sur le sujet. Elle m’a donné des réponses que je ne soupçonnai même pas avoir vitalement besoin.

Je me suis nourrie de ses mots et de sa pensée, me les suis tatoués sous la peau et sur coeur pour devenir quelqu’un de fondamentalement différent, même si cela ne se voit pas. Cette expérience fut tellement intense, belle et douloureuse, et les dernières pages étaient tellement pleines d’espoirs et encourageantes que mes larmes ont coulé de frustration et de gratitude.

Très franchement, je ne comprends pas qu’Une chambre à soi ne soit pas obligatoire dans les programmes de lycée. Pourquoi ne mettons-nous pas entre les mains des hommes et des femmes qui sont en train de se construire le texte qui les fera devenir des personnes meilleures et engagées ?

C’est totalement incompréhensible !

Parce qu’au lieu de tomber par hasard sur Une chambre à soi, j’aurais pu être aiguillée bien plus tôt vers cette œuvre qui m’a été bien plus utile que n’importe quel roman de Zola ! Il faut absolument changer cette tradition éducative qui ne nous fait lire que des textes franco-français pour nous priver d’une culture immense !

Virginia Woolf

Mais en attendant que l’éducation nationale m’entende et m’exauce, je te supplie de lire Une chambre à soi ! Même si tu n’en as pas très envie, même s’il te fait peur, même si tu crois être suffisamment engagée pour le féminisme, juste parce que tu es une personne ouverte sur le monde. Et ensuite, je te supplie de l’offrir et de le faire lire coûte que coûte à ta fille, ta mère, ta sœur, ta grand-mère, ta cousine, ta tante, et à tes amies. À ton fils, ton père, ton frère, ton grand-père, ton cousin, ton oncle, et à tes amis. À toutes celles et ceux qui t’entourent, sans la moindre exception.

C’est comme ça que nous parviendrons à devenir celles que nous méritons d’être : libres.

En bref

En bref, Une chambre à soi de Virginia Woolf est incommensurable coup de coeur. Sous la forme d’un essai sur le féminisme, ce texte d’intérêt public changera ta vie tout comme il a changé la mienne.

Ma note

Les 5 citations

Avant de commencer un nouveau livre qui m’intéresse j’aime aller checker quelques citations pour voir si le style d’écriture me plait. Voici donc cinq citations (toujours garanties 100% sans spoilers, évidemment !). Libre à toi de les lire ou pas, suivant si tu aimes bien savoir dans quoi tu t’engages ou si tu veux garder le total plaisir de la surprise.

Les femmes peuvent-elles ou non être éduquées ? Napoléon pensait que non. Le Dr Johnson était de l’avis contraire. Ont-elles une âme, oui ou non ? Aux dires de certains peuples primitifs, elles n’en ont pas. D’autres, au contraire, affirment que les femmes sont des demi-déesses et c’est la raison pour laquelle ils les vénèrent. Il y a des sages pour croire que leur intelligence est plus superficielle ; d’autres qu’elles ont une conscience plus profonde. Goethe les avait en haute estime ; Mussolini les méprise. Où que l’on se tourne, les hommes ont donné leur opinion sur les femmes, une opinion à chaque fois différente.

VIRGINIA WOOLF, UNE CHAMBRE À SOI

Néanmoins, lorsque je lis que telle sorcière a été soumise au supplice de l’eau, que telle femme était possédée du démon, que telle guérisseuse vendait des herbes, ou même que tel homme particulièrement remarquable avait une mère, eh bien, je pense qu’on n’est pas loin d’avoir perdu une romancière, d’être en présence d’une poétesse qui a été étouffée, d’une Jane Austen muette et sans gloire, d’une Emily Brontë se faisant sauter la cervelle sur la lande ou errant, grimaçante, sur les routes, ravagée par la torture que son nom lui infligeait.

VIRGINIA WOOLF, UNE CHAMBRE À SOI

Et puisqu’un roman se rattache ainsi à la vraie vie, ses valeurs sont, dans une certaine mesure, celles de la vraie vie. Mais il va de soi que les valeurs des femmes diffèrent très souvent des valeurs établies par l’autre sexe ; c’est tout à fait incontestable. Pourtant, ce sont les valeurs masculines qui prévalent. Pour le dire sans détour, le sport et le football sont « importants » ; l’attachement à la mode, l’achat de vêtements sont des choses « triviales ». Et ces valeurs passent inévitablement de la vie à la littérature. Voilà un livre important, pense le critique, parce qu’il traite de la guerre. Voilà un livre insignifiant parce qu’il parle des sentiments des femmes dans un salon. Une scène de bataille compte plus qu’une scène qui se passe dans une boutique : partout, et de manière plus subtile encore, on voit persister cette différence de valeurs.

VIRGINIA WOOLF, UNE CHAMBRE À SOI

Du moment que vous écrivez ce que vous avez envie d’écrire, c’est tout ce qui compte ; si cela comptera pendant des siècles ou quelques heures seulement, nul ne peut le dire. Mais sacrifier la plus infime partie de votre vision, la moindre nuance de sa couleur, pour plaire à un quelconque directeur avec une coupe d’argent à la main ou à un quelconque professeur avec un mètre dans sa manche, voilà qui représente la plus abjecte des trahisons. Le sacrifice de la fortune et de la chasteté, dont on estimait jadis qu’il était le plus grand désastre humain, n’est qu’une broutille en comparaison.

VIRGINIA WOOLF, UNE CHAMBRE À SOI

Au cours de cette conférence, je vous ai dit que Shakespeare avait une sœur ; mais n’allez pas la chercher dans la biographie que sir Sidney Lee a écrite sur le poète. Elle est morte jeune et elle n’a malheureusement jamais écrit le moindre mot. Sa dépouille repose là où s’arrêtent les bus, face à Elephant and Castle. Eh bien, ce que je crois, c’est que cette poétesse qui n’a jamais écrit un mot et qui a été enterrée à ce carrefour est toujours vivante. Elle vit en moi, en vous, et en bien d’autres femmes qui ne sont pas avec nous ce soir, car elles font la vaisselle et couchent les enfants. Mais elle est vivante, car les grands poètes ne meurent pas ; ce sont des présences qui nous hantent ; il leur suffit d’une occasion pour se manifester parmi nous en chair et en os. Cette occasion, me suis-je dit, se présente désormais à vous pour que vous la saisissiez.

VIRGINIA WOOLF, UNE CHAMBRE À SOI

Le mot de la fin

Comme à chaque fois que je te présente un coup de coeur, j’ai l’impression d’avoir oublié un milliard de choses… Mais je m’arrête là pour ne pas que l’article fasse le double de ce qu’il fait déjà !

Autant le dire, si tu ne l’avais pas encore compris Virginia Woolf est mon nouveau modèle dans la vie !

Je suis donc en quête de connaissances sur elle, sa vie, son œuvre, sa couleur préférée, …

Et pour commencer mon voyage autour de Virginia Woolf, j’ai acheté le Journal d’un écrivain, son journal intime, qui vient tout juste d’être réédité chez 10/18 et que j’ai l’intention de découvrir sous peu.

Maintenant, je veux tout savoir ! Est-ce que tu as déjà eu la chance de lire Une chambre à soi de Virginia Woolf ? Ou d’autres de ses écrits ? Quel est ton ressenti ? Et quelle a été ta dernière révélation littéraire ?

À bientôt pour un nouvel article !

Amandine Stuart

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