DES RÊVES DANS LA MARGE

Éric Richer, Tiger

Résumé de l’éditeur

À Xian, dans un futur proche, Xujin s’occupe d’un refuge pour enfants arrachés à la rue et aux réseaux de prostitution, tandis que l’ombre d’Os de tigre, vieille chamane vengeresse, hante la nuit. En Russie, Esad, un trafiquant russe un peu perdu, tombe amoureux d’une jeune prostituée chinoise, Tiger, et tente de la sauver. En fuite, il arrive au refuge accompagné d’un adolescent qui est parvenu à s’échapper du camion où il était retenu prisonnier. Cette arrivée perturbe durablement l’équilibre du lieu et fait peser sur lui une grave menace.

Tiger est une histoire de corps et d’exil. Après La Rouille, Éric Richer poursuit sa double exploration de la faillite de l’amour et de sa possibilité. L’ensemble des personnages semblent n’être que des corps meurtris, des corps objets, marchandises censées donner ou recevoir une forme d’amour physique. Ces corps deviennent des armes au sens propre, des outils, sortent de leur dimension marchande pour faire justice ou protéger, et finissent chacun à leur manière par accéder à une forme d’amour et de paix.

Roman noir porté par une langue implacable mêlée de tendresse et de violence, Tiger est une plongée dans les marges de la Chine contemporaine, une folle histoire d’amour et de consolation, qui interroge, au milieu du chaos, de la violence et de la corruption, la possibilité d’un refuge.

Les Éditions de l’Ogre

Fiche technique

Titre Tiger

Auteur : Éric Richer

Édition : Éditions de l’Ogre

Nombre de page : 256

Date de parution : 07.01.2021

Âge : À partir de 17 ans

Prix : 20.00€

Remarque : J’ai lu ce roman dans le cadre d’une rencontre VLEEL de Serial Lecteur Nyctalope.

Mon avis

Parfois, il y a des livres qui débarquent en plein milieu de ta vie de façon si évidente et inattendue, que tu ne peux pas faire autrement que de t’y plonger corps et âme.

C’est exactement de cette manière que j’ai rencontré Tiger. Je me suis inscrite un petit peu par hasard à une rencontre avec Éric Richer et son éditeur à l’occasion de la sortie de ce roman. Cette rencontre devait avoir lieu à 19h00, et me voilà à ouvrir les yeux le matin même en me disant : « Tu vas te pointer à une réunion avec plein de personnes super compétentes et légitimes sans même avoir pris la peine d’essayer de lire le bouquin en question. On peut pas mieux faire dans le genre amateurisme. » Me voilà donc dotée d’une nouvelle conscience, à me précipiter sur ma liseuse et à télécharger l’ebook, avec pour objectif de lire un maximum de pages avant l’heure fatidique.

Et là, je suis tombée.

En général

Je suis tombée en plein milieu d’une réalité dont je n’imaginais pas le dixième de se ce qu’elle est. Le résumé de l’éditeur indique que nous nous situons « dans un futur proche », et il ne croit pas si bien dire puisque cette histoire pourrait sans soucis se dérouler la semaine prochaine. Éric Richer nous dépeint une part de Chine insoupçonnée. La jeune française, élevée aux valeurs du « liberté, droit et respect », que je suis était loin d’imaginer toute l’horreur des bas-fonds chinois. Je ne dis pas que j’étais totalement naïve et ignorante sur ce genre de questions, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions sur le vécu des personnes vivants là-bas. J’étais simplement à 10 000 kilomètres de ce qui se joue véritablement, à peu près comme 70% des gens.

Donc, autant que je fasse l’annonce directement : Si tu as moins de 17 ans ou que tu es une personne sensible, abstiens-toi de lire Tiger. Pourquoi ? Parce que moi qui me définis comme étant plutôt résistante, j’ai plusieurs fois eu des difficultés à supporter ce qui me passait sous les yeux.

Maintenant que tu es averti, je vais entrer un peu plus profondément dans la substantifique moelle de ce roman. Tu a dû t’en douter à la lecture du résumé, Tiger traite en majeure partie de pédo-criminalité. D’un trafic d’enfants qui ont été vendus par leurs parents ou arrachés à leur vie pour être intégrés à un réseau de prostitution. Nous partons donc avec un sujet inévitablement dur et violent. Mais d’un point de vue plus général, c’est tout ce roman qui est violent. Entre les combats de chiens dont on brûle vivant le perdant pour qu’il soit mangé par les spectateurs, les scènes de viols et de tortues explicites, les meurtres acharnés à coups de club de golf dans le crâne et les actions des différentes mafias, rien ne nous est épargné.

Et en même temps, comment ne pas voir que cette volonté de nous choquer est là pour nous marquer comme les corps et les mémoires des personnages l’ont été par ce qu’ils ont vécus ? Ce n’est pas par simple divertissement qu’Éric Richer nous impose ces visions. C’est pour créer un impact, une marque qui restera en nous le plus longtemps possible. Et ça marche. Ça fait presque un mois jour pour jour que je l’ai terminé, et je ne suis toujours pas certaine de l’avoir digéré.

Et l’instrument qui nous laisse cette marque, c’est la plume de l’auteur. Grâce à un style ciselé, brut, cru et sans fioriture, grâce à ses phrases courtes et souvent averbales, il parvient parfaitement à nous dépeindre cette histoire comme si nous étions devant un écran de cinéma. Pas besoin de faire le moindre effort d’imagination, tout te saute aux yeux avec une facilité déconcertante. Lors de ma lecture, je me suis d’ailleurs plusieurs fois fait la réflexion que l’on pourrait très aisément en faire un super film : le scénario était déjà là. Cet état de fait vient certainement du métier de l’auteur qui est projectionniste de film. Et c’est exactement ça : il nous a projeté son histoire.

Mais n’oublions pas le point central de ce roman : le refuge pour enfants. Cet endroit est le canaliseur de toute l’histoire. Il porte d’ailleurs très bien son titre puisque c’est un véritable refuge, un lieu de sécurité où tous les personnages convergent. C’est véritablement l’île au milieu de la tempête et ce qui fait que Tiger est aussi et surtout un récit de renaissance et d’amour. Il incarne la seule chose saine, le dernier espoir et le dernier rempart face à toutes les atrocités que je viens de te décrire.

Au fond, cette opposition que représente ce refuge et la violence extérieure pourrait très bien résumer tout ce qui se joue ici. Ce que j’essaie de dire, c’est que, certes, Tiger est un roman extrêmement dur et noir, mais il est surtout basé sur la violence et la bienveillance, la colère et l’amour, le danger et le courage. Ce sont toutes ces dichotomies qui nous tiennent en haleine, parce qu’au fond on ne peut pas s’empêcher d’espérer qu’il existe encore des fins heureuses dans les histoires les plus cruelles.

Toutes ces épreuves sont vécues par des personnages non moins énigmatiques que ne l’est ce roman.

Os de Tigre est le premier que nous rencontrons. Cette femme pourrait à elle seule constituer un sujet de dissertation. (« Vous avez six heures ! » – Et encore, je ne suis pas sûre que cela suffise…) Je n’ai vraiment compris l’ampleur et l’importance de ce personnage qu’à la toute fin du roman, et ça m’a complètement retournée.

Puis il y a Xujin, une des éducatrices du refuge. Elle est l’incarnation parfaite de l’ambivalence de l’humanité. Je suis incapable de te dire ce que j’éprouve pour elle, simplement que tout au long de ma lecture, mes sentiments ont oscillé entre empathie et rejet total.

Et enfin, il y a Esad. Bien que ce livre porte un véritable message de girl power, je crois que c’est ce personnage masculin auquel je me suis le plus attachée. Je te laisse le soin de découvrir pourquoi.

En bref

En bref, Tiger d’Éric Richer est un roman difficile et bouleversant qui retrace le parcours de trois destins différents vers la reconstruction et la rédemption. Je serais toujours reconnaissante d’avoir pu découvrir ce livre sur lequel je ne serais jamais tombée toute seule et qui s’annonce déjà comme une de mes meilleures lectures de 2021.

Ma note

Les 5 citations

Avant de commencer un nouveau livre qui m’intéresse j’aime aller checker quelques citations pour voir si le style d’écriture me plait. Voici donc cinq citations (toujours garanties 100% sans spoilers, évidemment !). Libre à toi de les lire ou pas, suivant si tu aimes bien savoir dans quoi tu t’engages ou si tu veux garder le total plaisir de la surprise.

À défaut de carnet, Xujin note son rêve sur le bloc-notes de son téléphone, assise sur les toilettes sèches.

Elle n’arrive pas à le classer car il ne ressemble à rien. Elle revoit un vieil homme, voûté, debout dans un couloir, en train d’éplucher quelque chose au-dessus d’une poubelle. Xujin lui avait demandé ce qu’il préparait, le vieux l’avait ignorée. Il retirait la peau de ses doigts avec un épluche-légumes. Avait des yeux de chien aveugle. Vitreux et nacrés au fond. Un ongle était tombé dans le seau, faisant un vacarme épouvantable, ce qui l’avait réveillée.

ÉRIC RICHER, TIGER

Devant la cuisine, une jeune bénévole coupe les cheveux d’une gamine, qui râle qu’elle lui fait mal.

– Allez, courage, cocotte, dit Ana depuis ses fourneaux, c’est bientôt fini. Et puis les cheveux, si tu veux pas qu’ils poussent, faut arrêter de les couper, hein ! C’est comme les plantes, tu sais, ça aime l’eau… Moi j’ai arrêté de me les laver y’a un sacré bail, c’est pour ça qu’ils poussent plus et qu’ils ont cette couleur !

La bénévole et la gamine pouffent quand Xujin passe devant elles. Elle leur fait un signe comme quoi la vieille Ana n’a plus toute sa tête. La petite, choquée par le geste, met ses deux mains sur sa bouche. Xujin lui demande de garder le secret d’un chuut du bout des lèvres.

ÉRIC RICHER, TIGER

L’ado au front brûlé les caillasse sans viser. Tout le monde en prend pour son grade.

Dispersion. Sauf la petite squaw qui reste avec Esad, cachée derrière lui, les mains sur les oreilles, comme si l’autre gamin tirait à l’arme lourde.

Le Russe tourne le dos aux pierres et s’accroupit avec l’ado aux joues barbouillées. Elle sent le rouge à lèvres. Elle lui montre sa cachette, une vielle baignoire renversée sur le côté, et les voilà partis se mettre à couvert en marche forcée de canard, les fesses dans les flaques d’eau croupie. Plus qu’à attendre l’accalmie. La petite Indienne surexcitée, le regard flou, dérangé, ses mains sales qui s’agitent comme des tourniquets. Confinée au fond de son abri, elle rougit derrière son maquillage, les yeux fous, sans repos. Pluie de gravier. La retenir, la calmer. Esad décide de lui montrer la seule chose qu’il ait sur lui, le couteau CB confisqué à Binyuan. Il le déplie comme un origami, jolie chose de plastique et de fer. Le regard de la fille qui se pose et s’éclaire.

ÉRIC RICHER, TIGER

Sa mère qui ne souriait jamais, le faciès de la mort en lieu et place du visage, terne, figée, de lourdes poches sombres sous ses yeux secs d’avoir pleuré trop longtemps pour rien, qui ne se levait chaque matin que grâce au vin blanc de cuisine.

ÉRIC RICHER, TIGER

Va-et-vient métallique, suffocant, taraudant, fragments de dents brisées, coupants, avalés. Xujin rage et mord la poignée, l’arrache de la main de l’homme, la recrache et hurle de tout son être. Le cri s’étire, s’amplifie sur une note inhumaine et ils s’y mettent à trois pour la faire taire. La frappent au foie, à l’estomac, elle finit par se plier à leurs pieds, à leurs trois volontés, mèche de cheveux arrachée, respiration coupée, l’air raréfié aspiré par le nez comme un soufflet de forge. Tout brûle si fort en elle.

ÉRIC RICHER, TIGER

Le mot de la fin

Je crois t’avoir déjà dit que j’éprouve de plus grandes difficultés à écrire un avis quand une lecture fut particulièrement bonne ou mauvaise. C’est ce que j’ai vécu aujourd’hui. Mais j’espère tout de même être parvenue à te faire ressentir un peu de mon amour pour ce roman !

Amandine Stuart

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